Le phénomène du pouvoir et de l'autorité a toujours fasciné l'être humain ; son essence, la problématique de l'Etat demeure de nos jours encore une énigme : Un mal nécessaire, pour certains, un instrument d'oppression au service de la classe dominante pour d'autres. Mais la réflexion philosophique sur la nature de l'Etat, qui suscite bon nombre de controverses, n'en reste pas moins un brûlant sujet d'actualité.

 DE L'UTILITE DES DIFFERENTES CONCEPTIONS SUR L'ETAT.

   - LE DOGME DE LA CITE IDEALE.

     Quelque fût le penseur politique ( Platon, Hegel, Kant, Marx) , l'attrait de l'homme pour ce domaine secrète le désir profond de réaliser   "  la cité juste  " . L'un des précurseurs en la matière, Platon, voit le salut dans le retour à la petite cité archaïque fondée sur un régime de castes, austères et militaires, il préfèrait le type de l'Etat spartiate. Son système philosophique répond au départ à une préoccupation d'ordre politique : Comment est-il possible de réaliser une cité juste, comment faut-il penser la justice dans la cité ? pour lui , la justice doit se fonder sur des valeurs éternelles et immuables qu'ils appartient aux philosophes de découvrir et d'appliquer dans le domaine politique ; comme la justice consiste pour Platon dans l'harmonie, elle sera analogue aux différents degrés de l'être : dans l'individu pour les facultés (esprit, coeur, ventre) ; dans la cité pour les classes qui y correspondront (soldats,artisans) ; dans l'univers au niveau cosmique. Pensée normative où le but est de rechercher la République idéale, Platon s'affiche comme un  " conservateur réactionnaire "  à tel point qu'il allait jusqu'à proscrire toute innovation et chasser de la cité les poètes. En essayant de faire appliquer ses idées politiques, il subit de graves échecs qui l'amèneront à donner une forme moins absolue à ses idées politiques (ouvrage : " Les Lois " ) . Aristote, plus nuançé, base sa recherche sur l'observation et la comparaison et ainsi énumère toutes les constitutions et modes de gouvernement dans son essai   " La Politique " . Une version plus contemporaine est celle de Marx, c'est par une critique générale de l'idéologie (système de pensée abstraite qui ne tient pas compte des réalités économiques et des faits socio-politiques qui en découlent or qu'au contraire l'idéologie ne doit être considérée que comme leur expression) qui n'est que la traduction plus ou moins dissimulée d'un système de rapports économiques (mode de production) et donc des intérêts d'une classe dominante, qu'il aboutit à une analyse scientifique des différents systèmes économiques ainsi que des idéologies en rapport avec eux et en particulier celui qu'il avait sous les yeux, le système de production capitaliste : Dans ce système, le producteur véritable, le prolétaire est dépossédé du produit et du bénéfice de son travail qui seul est source et mesure de la valeur. Cette dépossession d'une grande partie du produit du travail est l'aliénation économique, qui se double d'une aliénation idéologique, cette dernière est destinée précisément à masquer la première et à prévenir les revendications ou les révoltes qu'entraineraient la prise de conscience de l'état des choses (la lutte des classes). Cette analyse appuyée sur des travaux d'économie politique ( Le Capital ) l'amène à affirmer la nécessité d'une transformation des conditions économiques existantes afin que le produit de leur travail soit rendu aux véritables producteurs ; ceux-ci doivent par la violence reprendre possession des moyens de production, cette révolution sociale instaurera la dictature du prolétariat destiné à établir et à affirmer le socialisme dont le but final est le communisme intégral et l'avènement d'une société sans classes. C'est la thèse du matérialisme historique ( " Manifeste communiste ") qui peut se résumer en deux propositions : La superstructure de toute société (Droit,Politique, Art) est commandée par l'infrastructure  c'est-à-dire l'ensemble de faits, de relations et d'institutions qui définissent la production des richesses et constituent les rapports de production. L'erreur du Matérialisme historique est d'attribuer aux seuls facteurs économiques le rôle déterminant dans l'évolution des sociétés humaines car les forces de production ont une logique interne, le système de la fabrique à bras favorise l'adoption de la méthode de fabrication mécanique qui crée à son tour de nouvelles structures sociales, de nouvelles idéologies qui se développent jusqu'à déborder leur propre cadre. Les prophéties de Marx ne se sont pas exactement réalisées, les pays capitalistes ont vu grâce à l'effort des syndicats ouvriers une certaine amélioration du sort des prolétaires et la révolution ne s'est produite que dans des pays encore agricoles et féodaux à ce moment là (Russie 1917 ; Chine 1949 ) . Certains ont fait remarquer que le problème de la propriété n'est peut-être plus le problème essentiel des sociétés industrielles, dans les pays (ou ex pays) communistes, comme dans les pays capitalistes, l'ouvrier ne reçoit pas en salaire le fruit exact de son travail, une grande partie de la valeur produite est réinvestie sous forme de machines, de nouvelles usines. D'autre part, M. Bloch -Lainé a montré que dans le régime capitaliste, les propriétaires n'ont pas en général l'importance qu'on leur attribue : le propriétaire d'une grande société, c'est la foule des actionnaires innombrables mais modestes qui ne reçoivent qu'une part limitée des profits et n'exerçent aucune influence sur la marche de l'industrie ; les grands directeurs, les grands ingénieurs sont en régime libéral comme en régime socialiste les vrais maîtres de la société industrielle, et ceux qui tendent de plus en plus à en retirer le plus de profit. Dans une tout autre optique, Hegel, philosophe aux principes explicites  " La dialectique n'est pas autre chose que l'esprit de contradiction qu'elle porte en elle, la contradiction la fait être, se développer et enfin se dépasser dans une configuration plus riche où elle se perd en s'accomplissant "  , accorde à l'Etat un pouvoir absolu, l'Etat n'a pas à rendre des comptes aux Hommes, il ne reste aux particuliers aucun droit contre la puissance publique, cela suppose une philosophie pessimiste de l'Homme, si les Hommes doivent aux gouvernants une obéissance inconditionnelle, c'est parce que l'Homme, à cause du péché originel est radicalement mauvais, ainsi Hobbes écrit dans le  " Léviathan " que  " l'Homme est un loup pour l'Homme ", le plus fort redoute la ruse du plus faible, c'est pour cela que dans sa théorie, les particuliers se désistent en masse de leurs droits qu'ils remettent au souverain, aux gouvernants. Vision semblable à celle du  " Prince " de Machiavel sur l'hostilité naturelle de l'Homme envers son alter-égo. Poussé à son paroxysme, l'Etat lui-même est divinisé, l'Etat n'est plus qu'un simple agrégat d'individus, un simple moyen destiné à assurer la sécurité de chacun mais il est une réalité plus haute et plus essentielle que les  individus. Il est comme un organisme dont ils ne sont que les organes, il arrache les individus à leur égoisme, les introduit dans son existence de dévouement et de sacrifice. L 'Etat n'est pas autre chose que l'incarnation de l'esprit dans la réalité , le  " Dieu réel  " ; le  " Terrestre divin   " .

  DE LA DIVERSITE PEUT NAITRE UN CONSENSUS.

  Si l'arbitraire en politique est souvent mal accepté car métaphore de régimes dits totalitaires, la théorie démocratique de l'Etat réconcilie l'idée de liberté individuelle avec celle de discipline étatique, ici, la personne humaine est la seule valeur, le bonheur des personne la seule fin en soi, ils pensent que l'Etat, cette abstraction incarnée en institutions, en administrations, en règlements est indispensable, c'est un moyen nécessaire pour la réalisation des aspirations individuelles, il faut une autorité, une organisation pour protéger la liberté de chacun contre les empiétements injustifiés d'autrui, c'est ce qu'à bien vu Rousseau dont  le   " Contrat Social "  peut-être considéré comme la charte de toute démocratie. L'Etat n'a pas d'autre but que de réaliser et de garantir la Liberté et l'Egalité auxquelles les individus ont naturellement droit. Le problème est de trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s'unissant à tous n'obéisse pourtant qu'à lui-même. La loi sera donc ainsi non pas le tombeau mais la réalisation même de la liberté. Le contrat consiste à ne reconnaitre d' autre autorité législative que la volonté générale qui est au fond, la volonté raisonnable, présente en tout individu quand il délibère dans le silence des passions ; L'opposition des passions rend nécessaire le contrat, l'accord des Hommes délibérant sur leurs intérêts communs et raisonnables le rend possible, comme cependant la volonté générale ne saurait être à tout instant la volonté universelle, comme il se trouvera toujours quelque citoyen pour n'être pas d'acccord sur une loi proposée, on convient de tenir pour volonté générale celle de la majorité. La liberté de la minorité n'est pas pour autant aliénée car on peut considérer que c'est à l'unanimité que les individus ont décidé de se soumettre aux volontés de la majorité, la minorité conservant d'ailleurs sa liberté d'expression et de critique, tel est du moins le postulat de toute démocratie.

  L'ETAT-SUBSTANCE, L'ETAT-VOLONTE, L'ETAT-STRUCTURE EST PURE UTOPIE.

   L'INEXISTENCE DE LA CITE IDEALE

   Déjà les premiers chrétiens, gens forts modestes, recrutés principalement  parmi les esclaves et les basses classes originaires de l'Orient ne professaient qu'éloignement et hostilité pour l'Etat, source à leurs yeux d'injustices et de péchés, c'est Saint Augustin qui entreprît  ( ouvrage  " La cité de Dieu " ) de réfuter cette opinion troublante, il affirme que la cité et ses dieux sont tout et le citoyen leur appartient en totalité, il soutient la possibilité d'un ordre politique chrétien ; l'Etat et ses chefs cessant d'être la source unique du Droit et des Lois : ils n'ont aucun pouvoir sur les âmes et doivent obéir à la loi morale, enfin les cités terrestres, quelque soit l'effort des Hommes sont toujours imparfaites, elles ne peuvent que se rapprocher plus ou moins de la cité de Dieu, idéal et promesse pour la vie future. L'Etat moderne présente ses analyses les plus pertinentes à trois niveaux : Les attributions économiques, le point de vue démo-économique, le problème des libertés politiques. Avec le développement de l'industrie s'affrontent trois principales doctrines relatives aux attributions économiques de l'Etat : a) Le Libéralisme plus ou moins intégral fondé sur la propriété privée et la libre entreprise, complété de nos jours par une législation sociale et des assurances de toutes sortes : contre le chomage,la maladie, les accidents, la vieillesse, actuellement, ce Libéralisme consiste en dernière analyse en une redistribution autoritaire des revenus. b) L'Etat protecteur et coordinateur, tout en laissant une large place à la libre entreprise, cette doctrine fait intervenir l'Etat en qualité de coordinateur de la production et de la planification. Cette action vise à éviter un développement économique désordonné générateur de distorsions et de crises comme celles qui ont secoué le monde jusqu'en 1930 ; En outre l'Etat gère directement certaines industries faiblement rentables, ou leur assure des avantages (subventions, protections douanières) , il intervient aussi dans le domaine démographique par des mesures propres à augmenter ou à restreindre la natalité. c) L'Etat propriétaire unique ; cette doctrine fait de l'Etat l'unique propriétaire de tous les biens et l'unique gérant de toute la vie économique, dès lors c'est la bureaucratisation générale ; les équilibres réels résultent de la loi de l'offre et de la demande sont remplaçés  par des transactions arbitraires, le marché, seul critére objectif des valeurs et des besoins est faussé, fatalisme et pessimisme se développent. L'Etat est responsable de la survie du groupe, il assure la défense de sa civilisation et s'efforce de la développer en encourageant les sciences et les arts dont il contribue a assurer la transmission ou l'expression par l'enseignement ou l'information. Les Etats se développent, chacun selon ses méthodes, ses croyances et son régime politique. Au point de vue démo-économique, dans les pays où les développements économiques et démographiques ont été relativement harmonieux, c'est-à-dire quand la population n'avait pas dévançé les ressources, les formes libérales du droit et de l'organisation politique purent se maintenir, dans les Etats surpeuplés par rapport à leur développement économique et donc pauvres s'instaurèrent des régimes autoritaires comportant l'asservissement de la classe ouvrière. La liberté absolue est illusoire mais quelle que soit la marge de liberté des individus, toute la vie politique d'une nation dépend de sa connaissance ou de sa méconnaissance, la liberté se définit souvent par comparaison avec sa privation car la liberté est comme la santé, on ne l'apprécie que lorsqu'on l'a perdue. Les libertés politiques concernant d'abord les relations humaines, elles comptent le droit non seulement d'avoir une opinion mais d'extérioriser cette opinion en l'exprimant et en la communiquant à autrui par tous moyens en son pouvoir. Le second point est l'égalité des droits entre les citoyens et leur droit imprescriptible de participer, par leurs suffrages aux grandes options politiques. Quelles sont donc les conditions  propres à l'exercice de la liberté politique ? la première est d'ordre économique, comme l'ont fait ressortir les écrivains socialistes du début du XIX siècle, la liberté et l'égalité  des droits sont illusoires pour les personnes plongées dans la misére, il faut un minimun d'aisance et de loisirs pour exercer ses droits de citoyen. La seconde condition est l'instruction et l'information suffisantes des citoyens, les droits politiques concédés à des personnes de mentalité primitive ou archaïque deviennent un danger pour la civilisation. La troisième condition est la liberté d'expression, la possibilité du dialogue, la faculté non seulement de se former une opinion mais encore de l'exprimer, de la diffuser. La liberté économique a de son côté trois aspects principaux : la liberté du consommateur, la liberté du travail, la liberté d'entreprise. L'Etat moderne instaure des garanties juridiques protégeant les personnes physiques et morales, il règle la transmission pacifique des biens et celle des pouvoirs tout en se conformant aux mentalités et aux croyances du temps. Dans les périodes de stabilité, l'Etat considéré comme légitime est obéi sans effort. Lorsqu'il parait à tort ou à raison manquer sa mission ou qu'il suscite le mécontentement, éclatent violences, émeutes, soulèvements en général ; Les violences visent un objectif limité : un meilleur salaire, le départ des Hommes au pouvoir, rarement veulent  t-elles ou alors c'est la révolution bouleverser les principes mêmes de l'Etat.

  LA NEGATION DE L'ETAT

  En rapport avec la thése marxiste sur le dépérissement de l'Etat, qu favoriserait l'avènement du communisme, nait un courant individualiste et libertaire, antiautoritaire et antiétatiste avec Proudhon, qui dénonçe le monopole qui résulte du statut de la propriété privée comme incompatible avec la liberté et l'égalité et recherche le principe d'une société juste dans l'association spontanée et le mutualisme, de même ses disciples, les anarchistes (Bakounine, Grave) voient dans l'Etat le mal radical et dans l'individu la valeur suprême, l'Etat est condamné parce qu'il est l'aliénation de la liberté mais ce que l'anarchisme rejette ce n'est pas la vie communautaire car ils souhaitent des liens sociaux librement consentis, c'est la contrainte artificielle émanant de l'Etat. Pour les anarchistes, le bonheur humain passe par la destruction de l'Etat, de ses juges, de ses policiers, de ses armées ; pour eux l'Homme est bon par nature, il ne demande qu'à aider son semblable, il n'a pas besoin de l'organisation artificielle, contraignante, répressive de l'Etat.