Aux marges de sa pensée, Marx perçoit la menace d'une dévastation de la nature et d'une négation de l'humain. Se produit un fait à la fois physique et humain inscrit dans la logique capitaliste de la production pour la production du profit. Si rien ne rend impossible ce possible réalisé, une catastrophe menace et elle relève à la fois du matérialisme naturaliste et technologique et du matérialisme spécifique. Cette intériorisation des deux matérialismes l'un à l'autre permet de poser la question de l'avenir non pas tant du genre humain que de l'humain comme bio-humain. Cette question coïncide avec celle des conditions de la résistance et de la révolte des forces de travail employées ou mises à la poubelle. L'action humaine a pour condition non pas tant le passage à l'acte de puissances rendues impossibles que l'écart entre ce que les hommes sont en tant qu'individus sociaux et les aspirations de ces individus à ne plus subir les risques majeurs, à les rendre impossibles, dès maintenant, dans l'urgence. La dialectique inverse le matérialisme traditionnel mécaniciste qui réfère une forme donnée à ses conditions et dissout son objet dans ses raisons ou causes en laissant impensé l'activité propre de l'objet. L'objet est activité pratique objective d'un sujet qui est lui-même transindividuel. Marx ne thématise jamais la réalité en soi, comme pur objet d'une théorie, d'une connaissance sans dimension pratique. Nous agissons sur la réalité à laquelle nous appartenons comme une de ses formes. Nous agissons pour autant que nous transformons la réalité et la limite de la transformation est la révolution. La coïncidence du changement des circonstances et de l'activité humaine ou autochangement  ne peut être saisie et rationnellement comprise que comme pratique révolutionnaire (Thèses sur Feuerbach, n° 9). Cette dialectique est celle de la continuité et de la rupture que produisent les contradictions. Elle excède tout continuisme linéaire dominé par la causalité mécanique.Elle récuse toute personnification des cours du procès, toute hypostase de ce procès en Sujet autonome. Elle évite la téléologie infinie d'une Histoire - Providence qui voudrait telle fin et qui ferait tout pour la réaliser. L'Idéologie allemande le précise : l'Histoire ne fait rien. Si la finalité a une place, c'est celle d'une téléologie finie qui exclut que l'après soit le but du maintenant. La dialectique historique pense l'histoire en termes limitatifs et conditionnels, relationnels. L'histoire  " n'est que " la succession des générations, l'accumulation des forces productives et des capitaux, la génération des formes de rapports sociaux. Ce qui existe, c'est la nature, et celle-ci existe à divers niveaux. Ce qui existe c'est la société sous diverses formes. Ce qui existe c'est la réflexion, c'est l'autoréflexion de ces deux sphères dans la pensée. Ces sphères ne sont pas isolées, elles forment une totalité en mouvement ; un systèmes de systèmes. La dialectique matérialiste ne substantifie pas l'Histoire, elle réfléchit ce que l'on nomme  " l'historique " en le déterminant toujours comme prédicat, mais prédicat relationnel , en ce sens qu'il dénote des relations ou des ensembles de relations, non des qualités des substances. Les agents historiques que l'on peut nommer sujets ne sont pas des causa sui . Ils se manifestent  dans des procès  de construction et de déconstruction où ils assument des configurations plus ou moins stables et ne jouent pas le rôle de substrat. Les sujets ne sont pas les présupposés déjà constitués des procès où ils sont partie prise et prenante. Le problème de la dialectique matérialiste est celui du rapport entre  " procès " et  " sujets ". Ce sont les procès qui transforment les sujets, en produisent d'autres, les remplacent ou les retirent de systèmes déterminés et les immergent en d'autres. Marx souhaite une unification des sciences naturelles et de la science historique. C'est pour cela qu'il soutient parfois la thèse d'une nécessité historique équivalente en rigueur à la nécessité naturelle, oubliant les enseignements de Darwin selon lesquels les transformations des espèces sont dues à une causalité aléatoire.  " La production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature. C'est la négation de la négation. Elle rétablit non la propriété privée du travailleur, mais sa propriété individuelle, fondée sur les acquêts de l'ère capitaliste, sur la coopération et la possession commune de tous les moyens de production, y compris le sol " (Capital, Livre I, 567). Mais Marx donne les éléments pour rectifier ce nécessitarisme qui est démenti par les sciences naturelles de son temps. Ainsi évoque t-il l'idée de loi tendancielle comme celle de la baisse du taux de profit qui renvoie aux tendances liées aux luttes de classes. Mais il demeure que l'on a là l'origine du catastrophisme qui sous-tend les analyses des crises capitalistes et qui augure une fin proche du capitalisme. Ce nécessitarisme fait bloc avec le déterminisme affecté au développement des forces productives. Si le matérialisme marxien oscille entre deux pôles, il demeure que cette oscillation ne peut pas être recouverte par l'opposition entre expliquer et comprendre, entre sciences de la nature et sciences de l'esprit qui a été imposée par l'historisme de la philosophie et de la sociologie allemandes de la fin du XIX siècle et repris par l'herméneutique contemporaine. Marx n'a pas souhaité développer une théorie générale, mais il n'a pas liquidé l'idée d'une unité de la connaissance, Wissenschaft. Il ne condamne aucune des sciences de son temps, il en critique souvent les interprétations incomplètes ou erronées. Il s'est intéressé aux mathématiques comme le prouvent des manuscrits destinés à clarifier des questions de calcul des fluxions . Il a salué en Darwin un refondateur de la biologie qui pense le vivant en termes de procès et de transformations, tout en acceptant de manière erronée une certaine téléologie immanente à l'évolution et en manquant la logique de mutation aléatoire (voir la correspondance avec Engels à l'occasion de la publication de l'Origine des espèces). Il a assimilé les travaux d'anthropologie de Morgan et d'autres tout comme il a intégré les recherches consacrées à la théorie des machines (voir les auteurs cités dans le Capital comme Ure et Babbage). On peut ici proposer une hypothèse. Par-delà l'opposition des deux sciences. Marx admettrait l'existence d'un continuum entre les sciences, toujours en voie de constitution. Ce continuum s'étendrait entre les deux pôles, un pôle occupé par les savoirs où prévaut le point de vue systématique atemporel, anhistorique, un autre pôle occupé par les savoirs où prévaut le point de vue de l'historicité ou plutôt celui des effets d'historicité et des transformations de mouvements spécifiés. Toutes les sciences seraient à des degrés divers à la fois systématiques et historiques. Du degré quasi-zéro (logique et mathématique) d'historicité qui est purament systématique jusqu'au degré zéro de systématicité qui comprend les diverses formes d'historicité (l'historique comme narration singulière du singulier), les savoirs se déploieraient et se croiseraient en partageant sous la même intention de connaître adéquatement les objets concernés. Ce mélange de systématicité et d'effets d'historicité se fait selon des proportions variables à la fois sur le plan épistémologique et historique avec la naissance de nouvelles sciences. Il faut noter que certains savoirs systématiques ne peuvent se construire qu'en neutralisant la dimension historique non pertinente ( l'aspect systémique pur assurant la position d'un domaine d'autonomie propre) . Mais l'inverse n'est pas vrai. Les savoirs qui ont pour objet les formes d'historicité (cosmogonie, géologie historique, biologie évolutionniste, savoirs de l'action humaine) n'opèrent pas la neutralisation inverse de la systématicité que l'on pourrait attendre. S'il en était ainsi, seul subsisterait l'infinité extensive des évènements singuliers et de leur récit. Le matérialisme historique serait à la fois systématique en tant que savoir ou critique du mode de production capitaliste, ensemble de relations, et historique en ce que ces relations peuvent et doivent tout faire l'objet d'une approche singulière de type narratif.   

  LES HESITATIONS DES MARXISMES. LE CAS DE LA SECONDE INTERNATIONALE

   Les tensions du matérialisme de Marx ont été productives, mais elles auraient dû entraîner une interrogation sur cette hésitation entre une logique d'ensemble incluant nature et histoire dans le sens d'un naturalisme totalisateur et une considération des rapports entre nature et histoire dérivée de la logique spécifique du mode de production capitaliste. Les interprétations qui ont donné lieu aux marxismes orthodoxes et à leurs critiques hérétiques ont été, à quelques exceptions près, gouvernées par cette vacillation. Trois solutions étaient en effet envisageables : a) la première solution consistait à unifier matérialisme et dialectique dans le matérialisme dialectique défini comme théorie générale dont le matérialisme serait une région exemplaire. Ce fut la solution du dia-mat stalinien, idéologie officielle de a Troisième Internationale. Toutefois cette solution fut d'abord celle de Friedrich Engels sur un mode plus problèmatique, nourri  d'une attention aux développement de la science contemporaine. Une difficulté majeure se présenteici qui pousse  à inverser  le problème : comment concevoir le concept ici présupposé de  " science de la science " ? Marx a toujours refusé l'idée de la philosophie comme théorie autonome coupée de ses références et de ses conditions réelles d'exercice. Une philosophie au-dessus des sciences et du matérialisme historique se dénonce comme métaphysique extérieure aux savoirs. Le recours à la dialectique objective de la nature risque d'être une version dynamique de cette métaphysique. b) La seconde solution consiste alors à trouver l'unification dans une seule science sans philosophie séparée : cette science est donc l'histoire. Toutefois l'unité présupposée de la conscience historique fait problème. La technologie sociale, fût-elle fondée sur une base naturaliste, ne se confond pas avec la technologie naturelle, En particulier la lutte des classes qui accompagne et pénètre la technologie sociale présente des traits irréductibles à la lutte pour la vie et la sélection naturelle. Marx comme Engels ont critiqué le darwinisme social présent dans les rangs de la social-démocratie sous une forme qui se voulait  " progressiste " . La difficulté interne à cette solution se manifeste immédiatement : pour fonder l'unité d'une seule science, il faut fonder l'unité des deux histoires (nature et histoire humaine). Or cela exige un corollaire théorique qui porte sur la causalité c'est-à-dire sur l'identité de la même nécessité qui régit les deux histoires, car l'unité d'une science suppose l'unité des lois qui déterminent les phénomènes. c) La troisiéme solution consiste à rechercher cette identité de la nécessité dans la nature et l'histoire en introduisant la catégorie de totalité. La Nature est la totalité qui inclut les phénomènes non physiques et elle fonde chaque phénomène non physique par analogie avec des phénomènes physiques : le social devient le  " double " du naturel. Ainsi fait-elle du travail social le double du métabolisme naturel. L'unité des sciences est renvoyée à l'unité de la Nature. Mais alors le problème se complique et rebondit avec la question du statut de la connaissance : alors que la connaissance était un phénomène physique- naturel. Comme la connaissance se présente comme production d'idéalités, il faut inclure en effet la connaissance au sein de la nature. La Nature totale est supposée se révéler dans la connaissance qui la prend pour objet en produisant son reflet. Comment se présente la nature unifiée qui doit assurer l'unité du Tout  ? Elle est celle d'un procès dialectique. Avec Engels on en arrive à la thèse des lois de la dialectique comme lois du mouvement réel de la totalité et de la pensée tout à la fois.  Le savoir de la nature considéré en sa totalité est l'objet du procès de la connaissance en sa totalité. La connaissance reflèterait cet objet en produisant un reflet complexe où se forment des catégories. Mais alors se repose la question de la matérialité spécifique, logico-catégorielle de la connaissance. On ne peut pas penser la connaissance en des termes homogènes aux objets de connaissance qu'ils soient physiques, biologiques, socio-historiques. La matérialité de la connaissance en ce sens n'est ni physique, ni biologique, ni historique même s'il est possible de développer une physique, une biologie, une sociologie et une histoire de la pensée. On devrait alors faire la preuve que l'on peut traduire la matérialité naturelle et ses divers moments en un matérialité logico-historique. Cette dernière est irréductible. Sinon le matérialisme marxien risque de se perdre en une sorte de spéculation impossible qui reposerait sur une réflexion totale de l'histoire, de la nature et de la pensée dans la pensée. La Wissenschaft marxienne s'oriente plutôt sur l'idée d'un continuum ouvert de savoirs rectifiables. On étudiera à titre d'exemple, les hésitations propres à ce matérialisme dans l'oeuvre des marxistes de la période de la Seconde Internationale. Ces difficultés commencent à apparaître avec Engels (1820- 1895) qui affronte la question de la philosophie et de son rapport aux sciences de la nature comme au matérialisme historique. La solution de Engels est celle de l'unité de la nature et elle s'expose au risque d'effacer la rupture marxienne impliquée dans l'idée de logique spécifique de l'objet étudié. certes, aussi bien dans l'Anti-Düring (1878)  que dans  les manuscrits publiés en 1935 sous le titre de Dialectique de la nature, il est affirmé qu'il n'existe pas de science générale des choses, la philosophie peut exister seulement comme synthèse des sciences de la nature et de la science de l'histoire, elle assure la réflexion  de ces sciences dans une logique dialectique qui est science des lois du mouvement de la nature, de l'histoire et de la pensée. C'est la dialectique qui pose que l'unicité de la matière assure l'unité de la nature en la pluralité ordonnée de ses forces de mouvement. De ce fait, la philosophie retrouve un statut d'indépendance par rapport à l'histoire, étant le lieu d'une dialectique des connexions des sciences visant la totalité du réel. La tentative engelsienne de synthèse est la base des élaborations des principaux marxistes de la Seconde Internationale avec leurs inflexions propres. On peut se référer à Plekhanov, le fondateur du marxisme théorique russe, longtemps maître à penser en philosophie de Lénine, et à Kautsky, théoricien principal de la social-démocratie allemande et internationale.

  Karl Kautky (1854- 1938 ) choisit la solution du matérialisme naturaliste et abandonne la perspective du matérialisme spécifique référentiel maintenue (malgré ses équivoques par Engels). Il développe l'idée d'une conception du monde matérialiste dans l'idée d'une science unique et totale, processuelle, de la nature et de la société, unissant l'évolutionnisme de Darwin, purifié du darwinisme social, et le matérialisme historique marxien. De fait la philosophie perd de son importance puisqu' elle laisse place à une synthèse positive des sciences. Dans Ethique et conception matérialiste de la science (1906)  il précise que son idée de cette positivité inclut un déterminisme de l'histoire porté par le primat des forces productives (économisme). Il lui faut alors rendre compte de la place de l'action politique, de la lutte de classe. IL expose cette question en terme d'éthique et avoue son embarras devant la question de la formation d'une conscience éthico-politique : le socialisme exige un choix qui excède les principes du matérialisme naturaliste. De fait, c'est le dualisme kantien entre science déterministe et morale de la liberté qui vient s'ajouter au matérialisme pour lui fournir un supplément philosophique et combler sa carence en matière pratique. 

 Georgy Plekhanov (1856-1918) n'entend pas participer à cette simplification liquidatrice opposant science matérialiste et éthique. il maintient la thèse de l'unité du réel, l'équivalence du matérialisme et du déterminisme et il utilise la catégorie de  " monisme " pour assurer la réduction d'un type de réalité à un autre. Les problèmes fondamentaux du marxisme (1908) prolongent l'Essai sur la conception moniste de l'histoire se voulant lecteur d'Engels et de Hegel  comme des philosophes matérialistes français du XVIII siècle, il développe une vision complexe de la séparation entre la philosophie comprise comme théorie générale moniste et les sciences particulières (nature et histoire). Pour lui , nature et histoire, matière physique et matière socio-historique entrent dans la même catégorie générale de Matière. la matière est la substance qui inclut deux domaines qui ressemblent aux attributs de Spinoza avec cette différence qu'elle est la cause extérieure de nos représentations. Si ces deux quasi attributs sont équivalents, il faut néanmoins préciser lequel est le terme qui est cause et lequel est effet. La réponse de Plekhanov est singulière puisqu'elle consiste à renvoyer à l'expérience qui doit trancher en une sorte de pragmatisme empirique. Cette  " sortie " vers l'expérience montre les difficultés à tenir une position moniste cohérente.

  Antonio Labriola (1843-1904) avec les Essais sur la conception matérialiste de l'histoire (1898) est le seul à tenter de problématiser les hésitations du matérialisme marxien et à récuser Plekhanov. Il n'accepte pas la dissociation entre matérialisme dialectique et matérialisme historique. L'apport de Marx au savoir de l'histoire ne saurait être intégré comme élément régional d'une théorie générale. Labriola se replie sur le pôle du matérialisme critique et spécifique. En un sens, le matérialisme historique est tout le marxisme, il exige non une canonisation mais une élucidation, dilucidazione. S'il est possible de considérer qu'il implique une conception du monde, cette dernière ne peut avoir le sens d'une synthèse philosophique supérieure. Cette conception du monde n'est pas une philosophie, elle est intérieure au matérialisme historique lui-même compris comme l'unité de trois aspects. Ces moments sont respectivement une critique de l'économie politique, une tendance philosophique au monisme qui n'existe que dans des élaborations scientifiques singulières, une interprétation de la politique effective du mouvement ouvrier. On peut parler d'un matérialisme critique de Labriola tout comme Labriola parle du communisme critique. Labriola élucide la spécificité du matérialisme historiquedans un sens non naturaliste ni idéaliste en faisant de l'histoire le  " terrain artificiel " produit par l'action humaine, l'action qui est production, ou encore travail. L'histoire est la tragédie du travail, et la théorie est elle-même un travail, elle ne peut jamais être séparée de la pratique, le test de toute théorie est sa capacité à produire des effets de vérité toujours plus spécifiques qui sont aussi des actes transformateurs de conjonctures historiques. La théorie est toujours critique de la possible rechute métaphysique qui signifie négation de l'historicité des savoirs en tant que ceux-ci se font. Le matérialisme historique est sur le plan philosophique philosophie de la praxis. Il s'agit de souligner que le savoir de l'histoire et son objet ne sont pas en relation de continuité avec les sciences de la nature et ses objets. La praxis porte la marque de la discontinuité propre à l'artificialisme de l'agir-produire humain. La matière-nature comme substance unique est congédiée. L'objectivité du matérialisme historique n'est pas un naturalisme. La philosophie s'identifie à une doctrine des formes de la connaissance, doctrine que Labriola nomme d'abord génétique pour éviter l'idée d'une totalisation des connaissances et qu'il finit par qualifier de dialectique. La philosophie est saisie réflexive de la genèse des choses de pensée dans leur rapport à la genèse des choses mêmes. Toutes les choses sont un se faire, un reproduire, un fieri. La philosophie comme doctrine de la connaissance lutte perpétuellement contre les fermetures du savoir, en particulier contre celles qui sont déjà en train de scéloser le matérialisme historique développé au sein de la Seconde Internationale. Labriola nous laisse ainsi l'idée paradoxale d'un matérialisme philosophique qui se recrée pour se supprimer et se relancer en fonction du déplacement des problématiques des savoirs et des pratiques. 

   Lénine (1870-1924) ne se borne pas à suivre Plekahnov et à réevaluer le matérialisme du XVIII siècle, mais prend la mesure de la complexité de la question à partir de sa dualité. Il fait retour explicite à Engels et consacre la distinction entre la philosophie, le matérialisme dialectique, et la science de l'histoire, le matérialisme historique (qu'il développe dans son analyse de la  " formation économique sociale " russe). Matérialisme et empiriocriticisme (1909) entend rétablir les droits d'un matérialisme impliquant la catégorie générale de matière. Les sciences , toutes les sciences, développent une tendance immanente matérialiste réelle qui est base de leur scientificité. Objectivité et naturalisme s'identifient : l'être est premier et il est physique. Mais il faut aller plus loin et répondre à la question : qu'est ce que la matière ? l'unique propriété de la matière est de signifier une réalité objective existant hors de la conscience, que la société doit s'approprier selon ses spécificités déterminées. Lénine réduit le matérialisme à la thèse d'objectivité, sans faire de la matière un substrat, un fonds commun. La matière est plutôt un attribut que l'on peut prédiquer de telle chose spécifique ( x est matière physique, y est matériel vivant, z est matériel historico-social) La matière est un quantificateur existentiel sans qualification spécifique. Il existe toujours quelque chose, x,y,z, hors de nous qui peut devenir objet de pensée, mais qui précède existentiellement l'objectivation. Dans cet ouvrage la dialectique est présente mais sous une forme subordonnée puisqu'elle présuppose le donné de la base naturelle. Elle est ainsi une propriété de la seule connaissance qui s'appliquerait à son objet défini par le matérialisme. Après avoir développé cette tendance naturaliste, Lénine oscille vers le pôle du spécifique. C'est ce que manifeste la reprise de la représentation de la dialectique avec les  Cahiers sur la dialectique, commentaire de la Logique de Hegel, rédigés en 1915. L'idéalisme critiqué n'est plus l'idéalisme subjectif de Berkeley, mais l'idéalisme objectif de Hegel. UN déplacement s'est opéré. La dialectique, comme chez Engels, est thématisée à la fois comme forme, méthode de la connaissance dans le passage de l'ignorance au savoir, et contenu puisque la dialectique est dans les choses. La thèse dialectique est à la fois objective et subjective, elle intervient à la fois au niveau de la forme et du contenu. Et la forme comme procès de connaissance est une réalité dotée de son contenu. Tous les processus sont à la fois matériels et dialectiques. Ils sont structurés par des contradictions réelles. Lénine retrouve les difficultés déjà évoquées d'un naturalisme spéculatif.  Mais la réflexion oscille à nouveau vers le pôle d'un matérialisme dialectique orienté sur le spécifique. Lénine refuse la troisième thèse spéculative de Hegel selon laquelle la pensée est à elle-même son propre objet et son sujet, objet-sujet dont le mouvement interne engendre et contient les structures de toute réalité. Le matérialisme dialectique peut former l'idée d'une histoire des sciences dans leur rapport à la philosophie en montrant que le processus de la connaissance en sa matérialité, ses contradictions, ne peut jamais être clôturé dans une philosophie fondée sur un absolu ni dissoute dans le relativisme. Le matérialisme dialectique ouvre la perspective d'un nouveau chapitre de la science de l'histoire, celle du savoir de la connaissance scientifique en ses rapports à celle de la philosophie. Il vérifie la pertinence du matérialisme historique en l'élargissant comme science de l'histoire des sciences et en l'affirmant. les catégories révèlent l'oscillation de sens inverse qui ferait de la dialectique une métathéorie générale de l'être comme devenir.