Nous ne pouvons plus traiter du matérialisme marxien et marxiste comme d'une doctrine unifiée fondée sur une définition stable de son propre statut. Les définitions données par Marx et les penseurs marxistes impliquent chacune une pratique différente de la philosophie, de son rapport aux sciences et à la pratique sociale. L' élaboration contrastée de Marx lui même a pu autoriser deux revendications d' orthodoxies. On peut néanmoins condenser cette histoire comme un partage indéfini entre deux conceptions du matérialisme et cela dès les débuts, au sein de la pensée de Marx lui même. La premiére se lie à une idée de la philosophie comme totalisation des connaissances sous l' idée d' une unité, en ce cas , le matérialisme est une position ontologique qui identifie l' être à l état matériel, lui même défini comme une forme du mouvement, donc dialectique. La seconde investit la philosophie dans une lutte théorique interminable contre les fermetures du savoir. En ce cas le matérialisme est une pratique de spécification épistémologique  de formes toujours spécifiques. Entre ces deux conceptions qui sont deux pôles se produit une tension qui fait hésiter la réflexion en la renvoyant d' un pôle à l' autre.

      DE STALINE A MARX. NATURALISME ET TRAVAIL SOCIAL

      1- La position matérialiste qui est longtemps passée pour orthodoxe fut celle définie par l' opuscule de Staline (1879 - 1953)  Matérialisme dialectique et matérialisme historique qui est initialement un court chapitre du Cours précis d histoire du parti communiste d URSS (1938) Présenté comme  " le vrai sommet de la philosophie marxiste léniniste ", ce texte développe une ontologie générale et propose une synthèse illusoire entre Nature, Histoire et Pensée  Le matérialisme dialectique est la philosophie vraie qui intégre les sciences de la nature et le matérialisme historique, science de la vie socio- historique élaborée par Marx et ses successeurs . Cette philosophie est elle -même l' unité d' une méthode (la dialectique) et d' une théorie générale ( le matérialisme.). Examinons la théorie matérialiste. Elle se définit par l opposition double du matérialisme au spiritualisme et à l idéalisme. Au spiritualisme qui affirme l' effectivité et le primat de formes d étant et d être définies comme des principes spirituels plus ou moins religieux, elle oppose la détermination exclusive de l' être comme être matériel et elle fait valoir les degrés de complexité croissants de l' être matériel jusqu' à la pensée. L' idéalisme qui affirme qu il ne peut exister d' étant que par et pour la pensée qui le pose et le constitue, la théorie matérialiste pose l' antériorite de l étant. La matière demeure une donnée première comme le montre le fait qu' elle est source de sensations et de représentations qui sont données. la conscience est seconde, en position de "  reflet " , Mais ce reflet immédiat et travaillé, dépassé par la science qui produit des reflets adéquats et découvre les lois qui rendent intelligibles les formes de mouvements de la matière en incluant les lois de l' histoire et celles de la pensée  se réfléchissant alors comme connaissance matérielle de la connaissance matérielle . La nature et l' histoire sont connaissables objectivement. la vie socio-historique apparait, en effet, comme le moment supérieur et final de l' évolution naturelle. A l' intérieur de l' histoire s' observe la même téléologie qui fait passer des modes de production à faible productivité du travail où les travailleurs non libres sont soumis à des relations de dépendance directe au mode de production capitaliste qui intensifie de manière inouie la productivité de travailleurs soumis à l' exploitation par le capital, mais en tant que salariés libres. Cette téléologie doit culminer avec l avénement  révolutionnaire du communisme qui unit la productivité du travail à la disparition de l' exploitation. Ce mélange de déterminisme économiste et de finalité politique cache un volontarisme autoritaire puisqu il revient au parti communiste, à sa seule direction d interpréter les conjonctures historiques, en fondant sur l' ontologie matérialiste la contingence des changements de ligne politique. La criticité du matérialisme s' inverse en culte dogmatique de ce qui a été l invention du mouvement ouvrier marxiste mais aussi son point de faiblesse à long terme, l' organisation. La pratique révolutionnaire devient un phénomène naturel que gére et administre le parti au moment même où il perd la capacité théorique d' analyser l' essence singuliére des situations singuliéres et la capacité pratique de centraliser les exigences démocratiques  d' où qu' elles viennent. un tel matérialisme a dénoué le lien qui était supposé le relier organiquement à une pratique de l émancipation humaine.

  2-   Les positions de Marx sont radicalement différentes. Mais il serait faux de soutenir qu' il n y aurait pas de naturalisme, ni de déterminisme économiciste en ses textes : Dans les manuscrits de 1844 et le Capital, Marx thématise d 'abord, à titre de présupposé du savoir,  " le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l 'homme " . Le travail est  " de prime abord " la modalité naturelle de manifestation de la vie naturelle humaine,  " il est un acte qui se passe entre  l'homme et la nature. l'homme y joue le rôle d'une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras jambes et têtes, il les met en mouvement afin de s 'assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu'il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature et développe sa propre nature et les facultés qui y sommeillent " (Capital, Livre I, chapitre 7, 139, Paris GF, 1969). Le matérialisme historique établit sa théorie sur une base  " technologique " qui associe l'être naturel humain et l'être humain social. Sur cette base naturelle et sociale on peut déterminer toutes les pratiques, y compris la religion, la littérature, l'art, etc. Cette base est transversale à toute l'histoire et elle constitue un objet, une donnée à laquelle la science fait référence à chaque analyse particulière (époque historique, activités diverses). La technologie réalise la coïncidence de la nature bio-physique avec des dispositifs techniques sociaux. Ainsi  " le moyen de travail est une chose ou un ensemble de choses que l'homme interpose entre lui et l'objet de son travail comme conducteurs de son action. Il se sert des propriétés mécaniques, physiques, chimiques de certaines choses pour les faire agir comme forces sur d'autres choses, conformément à son but " (Marx, Capital, idem, 140). Il est possible et nécessaire de revenir à ce présupposé général toutes les fois que l'anthropologie spiritualiste ignore cette condition en faisant l'apologie d'un esprit supérieur ou que l'anthropologie idéaliste la minore au profit d'une représentation du désir raisonnable érigé en démiurge de son monde. " Le procès de travail tel que nous venons de l'analyser dans ses momentssimples et abstraits - l'activité qui a pour but la production de valeur d'usage, l'appropriation des objets extérieurs aux besoins - est la condition générale d' existence des échanges matériels entre l'homme et la nature, une nécessité physique de la vie humaine, indépendante par cela même de toutes ses formes sociales, ou plutôt également communes à toutes " (idem, 145). A partir de là, il devient possible de déveloper une seconde théorie du travail, une  " métathéorie " qui s'affranchit des concepts initiaux spécifiques et en déplaçant les figures sur un terrain plus général, à visée ontologique. Les Manuscrits de 1844 accomplissent cette tâche en identifiant la nature et le procès de développement du travail, le travail comme producteur d'un homme nouveau. Ce procès, ayant aboli  " l'aliénation " du travailleur, doit culminer dans le communisme défini comme  " humanisation de la nature et naturalisation de l'homme " .  (...) A SUIVRE